par Vincent de Gaulejac, juin 2026

(Photo: Edgar Morin, 15 mars 2018)
Edgar Morin vient de nous quitter le 28 mai 2027. Un penseur qui a joué un rôle essentiel dans la genèse de la sociologie clinique, un homme engagé et souriant que j’ai eu la chance de connaître, un citoyen engagé qui a servi de boussole à bon nombre d’entre nous pour continuer à réfléchir dans un monde chaotique et paradoxant.
Lors de nos premières recherches sur l’Emprise de l’organisation, avec Max Pagès, Edgar Morin était en train d’écrire son livre Introduction à la pensée complexe (1991). Je rends hommage à ce propos à Max Pagès pour les proximités de leurs réflexions sur la science, la nécessité de déborder les enfermements disciplinaires, de développer la multiréférentialité et la problématisation multiple, de dépasser la causalité linéaire pour penser le monde comme des systèmes interconnectés, systèmes construits comme des tentatives de trouver des médiations qui les traversent, que ce soit dans le registre psychique, organisationnel, économique et social. Donc de penser l’humain dans ses triples dimensions bio-psycho-social. Je vous recommande sur ce thème le livre de Max, Psychothérapie et complexité (1993), dans lequel il décrit les articulations entre l’émotionnel, le psychique et le social.
J’ai eu la chance de trouver chez Edgar Morin des formulations qui permettaient de conceptualiser des intuitions, des hypothèses empiriques, des observations pratiques. Edgar et Max sont les deux personnes les plus importantes qui m’ont autorisé à penser.
En particulier pour analyser les influences réciproques entre le psychique et le social. Pour sortir du débat stérile sur la hiérarchie des déterminismes et de « la détermination principale en dernière instance » (débats des années 1970/1980). Pour penser la causalité récursive : l’individu est produit et producteur de la société ; les individus produisent des organisations qui produisent des individus capables de les reproduire. Pour dépasser les cloisonnements disciplinaires et mettre la complexité au cœur de nos analyses. La complexité du monde échappe, rappelait-il souvent, à « toute logique qui exclut l’ambiguïté, l’incertitude et la contradiction ».
L’humain est triple : individu-espèce-société. Trois « réalités » séparées mais inséparables. L’homme est à la fois sage, homo sapiens, mais aussi fou, homo demens, rationnel et irrationnel. Mais également homo faber qui fabrique des outils et homo ludens qui agit gratuitement pour le plaisir du jeu. Chaque individu est à la fois égocentrique centré sur son Moi, son désir, sa personne, et son besoin des autres, de l’altérité pour construire un Nous, un monde commun. Edgar Morin nous invitait à comprendre la complexité humaine au-delà de l’idéologie scientiste et des raisonnements fondés sur la non-contradiction, la causalité linéaire et le réductionnisme.
J’ai eu la chance de le connaître personnellement. En premier lieu comme invité au séminaire Histoire de vie et choix théoriques en 1999 J’avais un peu d’appréhension de rencontrer « un monument ». En fait, nous avons accueilli un être profondément humain, souriant, drôle, dont la pensée virevoltait comme une mélodie légère et harmonieuse. Il était un farouche pourfendeur des oppositions entre le vécu et le concept, le subjectif et l’objectif, le personnel et le social. « Je ne sais pas dissocier ma vie de mon œuvre », nous dira-t-il en introduction de son intervention, ajoutant, en référence à Nietzsche : « dans notre vie, bien entendu, il y a un monde très conceptuel, très catégoriel, qui est le monde du vécu. »[1]
Ces considérations ne sont pas uniquement conceptuelles dans la mesure où son appétit de vivre était à la mesure de sa gourmandise intellectuelle. Il aimait lire, écrire, danser, chanter, rencontrer des amis, des amours, découvrir de nouvelles contrées, vivre encore et encore…
Nous nous sommes revus à plusieurs reprises à l’occasion de la remise du prix de thèse qu’il présidait pour le journal Le Monde. Cinq lauréats l’ont reçu au début des années 2000, Fabienne Hanique, Marie Anne Dujarier, Muriel Montagut, Aude Harlé, Emmanuel Gratton. J’ai pu apprécier le talent qu’il avait, en 3 minutes, pour résumé chaque thèse, que je connaissais bien pour les avoir dirigées pendant plusieurs années, et en dégager l’essentiel. À ces occasions nous échangions sur le métier de chercheur, les contradictions entre la nécessité pour être un bon chercheur, d’être en dehors des clous, et la gestion de la recherche normalisatrice, performatrice, utilitariste, qui étouffait toue forme de créativité.
Un regret : il y a deux ans, Boris Cyrulnik nous avait invité tous les deux à Château Valon (à côté de Toulon) pour un débat sur les traumatismes liés au terrorisme : « mémoire et résilience ». Edgar n’a pas pu venir pour cause d’hospitalisation. Me retrouver ainsi avec ces deux sommités pour débattre des problèmes du monde et de ses violences, signifiait une belle reconnaissance pour la sociologie clinique, toute modestie mise à part, bien sûr.
Edgar Morin était un soutien constant du convivialisme. Au sortir du premier manifeste, il avait affirmé : Le convivialisme est une idée-force sans laquelle il n’y aura pas de politique de civilisation. Plus récemment, il avait accepté de préfacer le petit ouvrage de témoignages de convivialistes que Marc Humbert avait rassemblé : « En Chemin vers la Convivialité » paru début 2026 chez L’Harmattan.
Sa pensée restera dans nos mémoires comme une référence précieuse, incontournable et vivifiante. Son sourire également comme une invitation à continuer de vivre en construisant un monde de liberté, de fraternité, respectueuse du vivant et de toutes les formes d’altérité.
Vincent de Gaulejac
Juin 2026
[1] Edgar Morin, Un sociologue du présent, Itinéraires de sociologues, Cahiers du Laboratoire de Changement Social, N° 12, L’Harmattan, 2007.


